Le capitalisme, porté par la mondialisation, semble s’imposer de façon globale et sans alternative. Les individus peu convaincus ou victimes de la machine implacable assistent impuissants à l’évolution d’un monde sur lequel plus personne ne leur semble avoir de prise.
Une multitude d’acteurs internationaux irresponsables agissent sur le monde sans autre cohérence, ni coordination que celle que leur impose leur intérêt personnel ou celui de leur organisation.
En effet, le pouvoir et l’idéologie sont aujourd’hui deux choses bien distinctes. Le politique n’est plus porteur d’idées, mais un outil de mise en œuvre de programmes, qu’ils soient destinés à la collectivité ou au candidat. L’idéal est aujourd’hui porté par les ONG, les intellectuels ; des acteurs qui pensent le monde, ont une action concrète, parfois de terrain, mais qui ne détiennent pas « le pouvoir » dans sa définition politique (pouvoir qui impose un mode de fonctionnement, d’organisation, qu’il soit économique, social, ou politique).
Les détenteurs de ce pouvoir sont aujourd’hui des acteurs économiques multiples, formant un groupe sans cohérence globale, provenant du secteur privé mais aussi public. Public, car les pouvoirs politiques, aujourd’hui, sont à mettre dans la catégorie d’acteurs économiques en ce qu’ils sont encore détenteurs d’un pouvoir, même réduit, d’influer sur l’organisation du monde, et qu’ils sont parallèlement dépourvus de toute substance idéologique et se trouvent mis en concurrence avec d’autres organisations publiques ou privées dans le cadre de la décentralisation.
Le problème qui se pose à nous aujourd’hui, est que ces hommes détenteurs du pouvoir d’influer sur le monde, ne sont en aucun cas capables de le faire pour une notion d’intérêt général. Plus rien ne guide ou ne coordonne un tant soit peu l’exercice de ce pouvoir fragmenté dont ils sont les rouages. L’intérêt individuel comme seule boussole donne le sentiment d’un monde tel un vaisseau, rempli de gens innocents mais passifs, dirigés par des enfants égoïstes et capricieux. Chacun appuie sur un bouton, tire sur la barre n’importe comment, et le vaisseau s’écrase rapidement avec à son bord tous ses passagers.
Cette vision immédiate du danger de l’éclatement individualiste du pouvoir, dû aux logiques du marché, s’accompagne d’un mal être engendré par les tensions sociales liées à la compétition qui s’exerce sur ce marché. Aussi le capitalisme entraîne l’éclatement des valeurs sociales et familiales.
En Occident, nous vivons confortablement, grâce à notre technologie, à l’abri des aléas de la nature, mais sommes-nous pour autant plus heureux ? Notre liberté si chèrement acquise, la liberté, aujourd’hui individuelle, érigée en étendard de nos civilisations, ne doit-elle pas rester bornée par quelques limites rendues actuellement largement obsolètes ?
Je fais ici allusion au cadre familial en ce qu’il est porteur de valeurs collectives mais aussi de contraintes qu’il faut peut être réapprendre à supporter. L’épanouissement du « moi » poussé à l’extrême devient un danger pour le « nous ». Or ce « nous » est notre cadre de vie. Nous avons besoin de l’autre pour exister. L’individualisme galopant nous coupe de plus en plus de cet « autre » qui nous apporte une nourriture affective, mais aussi des repères sociaux et une ouverture intellectuelle.
Cette société de confort et d’épanouissement individuel est destructrice du lien social profond qui liait autrefois de façon forte et intense les individus d’une même famille, d’un même clan. Les individus sont poussés à s’épanouir par eux-mêmes, à s’enrichir en multipliant les voyages et les expériences de toutes sortes. Ce n’est pas négatif en soi, mais constitue un danger pour le lien social quand, érigé en idéal de l’homme nouveau, cela met à la trappe tout ce qui fait notre humanité, l’attachement et le lien avec les proches, la famille au quotidien.
Il en résulte une perte de sens, de valeur, et d’intérêt pour l’autre. Cette perte de repère donne lieu à une perte de cohérence des identités individuelles. L’individu ne sait plus qui il est, par rapport à qui ou quoi se définir. Aujourd’hui il est libre de choisir son identité. Le problème survient quand cette liberté se meut en solitude absolue face au monde. On est libre mais seul. Cette idée de solitude est insupportable à l’homme qui demeure instinctivement, affectivement, un animal. Notre rationalité ne peut annihiler ce qui est constitutif de notre humanité, l’affect.
Il est important de repenser nos modes de vie sur le modèle tribal, animal, en meute qui est à mon sens beaucoup plus vivable pour l’homme. Nous avons occulté un facteur central, nous sommes des animaux sensibles pas des calculateurs coûts/avantages.
Des animaux qui ont modifié leurs modes de vie et vivent mal le fait de se retrouver seuls et isolés de façon anti-naturelle, et qui paradoxalement, n’ont pas su modifier leur mode de fonctionnement social qui est resté basé sur la loi du plus fort. Nous considérons notre système social comme évolué, mais il est resté calqué sur le modèle animal.
Pourtant, on peut raisonnablement dire que notre intellect nous a permis dans un sens de dépasser la condition animale grâce à la notion de réflexivité. C’est là que le bât blesse.
Nous pensons régir de façon intelligente, réfléchie, notre fonctionnement social, mais tout au plus, nous le régulons avec difficulté par des lois forcement imparfaites. Nous sommes restés enfermés dans le schéma dominant/dominé qu’impose la nature à la bête. Or, la capacité de réflexivité, élément central de notre humanité par rapport à l’animal nous permet un recul critique sur nos modes de fonctionnement. C’est cette réflexivité qui doit nous permettre de nous retrouver aujourd’hui parmi les nôtres et de vivre selon un mode de fonctionnement social digne de notre statut d’être humain. Un mode de fonctionnement basé sur la coopération et non la compétition.
Actuellement, la majeure partie de la population ne recherche pas l’épanouissement et l’ouverture d’esprit par la réflexion, le débat, la culture ou d’autres méthodes. C’est à la fois un problème et une solution. Un problème dans le sens où le capitalisme ne permet pas à la liberté de dégager ce qu’elle peut permettre de meilleur, il permet de dégager le plus efficace. Le bienfait contre l’efficacité. Le capitalisme empêche, par la recherche de l’efficacité et par la production-consommation qui sature les esprits, un épanouissement intellectuel des masses (cela n’est pas dans son intérêt). Cela permet donc de penser une solution, celle d’un développement global de la réflexion sur soi, de la culture, qui permettrait d’atténuer l’emprise capitaliste servie par l’ignorance et le désintérêt pour tout autre chose que le matériel. Sans une bonne conscientisation des masses, celle-ci restent des brebis à la merci des quelques loups en exercice.
Dans cette optique, il est intéressant d’étudier le rôle central que peut jouer une reforme totale et globale des systèmes éducatifs pour faire évoluer nos sociétés. Une suppression de la notion de compétition dès le plus jeune age et des programmes beaucoup plus centrés sur les relations sociales au sens large.
Il est donc important d’arriver d’une part, à renouer sur le plan affectif avec nos racines animales, et parallèlement, de parvenir à un Etat de conscience collective, permettant le dépassement de l’animalité sociale que constitue la loi du plus fort traduite par le capitalisme.
On pourrait dire que l’homme s’est trompé de chemin dans son parcours vers l’évolution. Il a modifié son mode de vie pour pouvoir servir au mieux un système social violent et destructeur. Tout l’enjeu aujourd’hui est de parvenir à inverser la tendance. Il est nécessaire de modifier le système social et de retrouver les fondements originels de notre mode de vie.
Pour cela et malheureusement pour l’idéologie de l’efficacité et du toujours mieux, on bénéficie aujourd’hui d’un contexte favorable à une évolution.
Il y a la perte d’un objectif évident pour tout un chacun, avancer, progresser, vers un futur forcément meilleur, où la croissance permet tout ! La conquête de l’espace et autres objectifs incongrus vers lesquels le fait de tendre devait nous rendre meilleurs, nous grandir, autant de repères perdus, responsables d’une atonie généralisée, d’une perte de sens. Cet état d’esprit est aujourd’hui responsable, en grande partie, d’un sentiment de stagnation de l’évolution de nos sociétés. Nos moteurs de progrès sont dépassés. Une partie de la population en est consciente, l’autre se réfugie dans la consommation de masse, sans plus ressentir le progrès comme sens de l’histoire, mais comme un outil à fournir de la nouveauté prête à consommer. Les prouesses techniques ne sont plus des révolutions, du moins ne sont plus ressenties comme telles. Le « matériel » est banalisé. Il n’offre plus un sentiment suffisant d’évolution globale de l’humanité comme c’était le cas par le passé.
Une partie des individus se tourne désormais vers plus de contenu que de contenant. L’impression d’être « arrivé au bout » se fait sentir. Cet épuisement d’un système qui n’est qu’une fuite en avant destructrice pour l’homme et son environnement est une chance et était inévitable ne serait-ce que pour des raisons matérielles, biologiques en terme de ressources.
On entend trop souvent le constat résigné qu’un seul modèle organisationnel est possible pour l’instant, et malheureusement, c’est une réalité pour une partie de la population, et non des moindres. Celle-ci est engluée dans un système qui la sature de stimuli et l’empêche de voir que son bien-être peut passer par autre chose que la possession et la performance. Il faut rompre avec cette fatalité par un éveil des consciences.
Chercher des solutions pour redonner du sens est important et urgent. En effet il faut prendre en compte la notion de déroulement historique, celle-ci ne se fait que dans un sens, le retour en arrière est impossible. Il y a une dimension irréversible qui peut être tragique pour l’homme et son milieu. Car on le sait, à long terme malgré l’émergence de notions comme le développement durable, les ressources de la planète ne supporteront pas l’entrée de la Chine et de l’Inde dans la consommation de masse (d’autant plus que pour ces pays nouvellement industrialisés les normes de durabilité et d’écologie sont tout à fait saugrenues).
Il n’est pas trop tard, mais il est temps de penser à des solutions applicables. C’est ce que je tente de faire dans cet essai à mon niveau et sans prétention. Il ne s’agit pas d’un programme aux accents messianiques, mais seulement d’une réflexion sur la société actuelle. Une réflexion consciente de son caractère forcement partiel et partial. Le but de cet essai est de chercher à comprendre et tenter d’apporter des éléments de réponse à ces problèmes, qui empêchent une évolution de la pensée collective et des mentalités, choses dangereuses pour notre avenir.